Dossiers et reportages || Champ social

Entretien avec Danièle Linhart

Juin 2010

 

Introduction

 

daniele_linhartDanièle Linhart est l’auteure, entre autres, de « Perte d’emploi, perte de soi » (Toulouse, Erès, 2009) et de « Travailler sans les autres ? »  (Paris, Gallimard, 2009). Nous vous en proposons ici un entretien filmé, qui peut être une introduction ou un complément à la lecture de ces deux ouvrages importants.

Le sujet central traité dans les deux ouvrages est celui de l’emploi et du travail. Emploi et travail qui restent un réalité centrale et ambigüe (au sens étymologique : « qui pousse de deux côtés ») dans nos sociétés : « Le travail, devenu un bien rare, est recherché par tous, car tous en ressentent le même besoin, le même désir, qui ne se résume pas seulement à l’accès à un revenu, mais à une activité sociale fondatrice et socialisatrice » (Travailler sans les autres ?, p. 15). Dans le premier cas, on part d’une enquête approfondie auprès des travailleurs licenciés d’une importante entreprise (les usines Chausson à Creil, en France), visés par un plan social présenté comme exemplaire par ses pères fondateurs , dans le deuxième, on survole plusieurs enquêtes réalisées au sein d’entreprises privées (comme des abattoirs) et services publics (comme La Poste).

linhart_livresL’apport de Danièle Linhart à l’analyse de l’actualité socio-économique (notamment belge, avec par exemple la fermeture d’Opel-Anvers et la restructuration de Carrefour) est indéniable. Derrière le cas particulier d’une fermeture d’entreprise, ce sont des logiques sociétales qui sont dévoilées. La première consiste à ne considérer les travailleurs que comme une ressource productive parmi d’autres (avant, pendant et après leur engagement sous contrat de travail). « Perte d’emploi, perte de soi » met évidement l’accent sur les modalités de fin de ce contrat, démontrant que même un bon plan social, un plan financièrement favorable aux salariés, peut dans le même temps « laisser le social en plan ». « Travailler sans les autres ? » insiste quant à lui sur le cœur de la relation de travail, affecté par les effets du néo-management. Ce néo-management qui s’étend tant aux entreprises qu’aux services publics est à l’origine d’un étonnant chassé-croisé entre eux. N’est-il pas surprenant, se demande D. Linhart, de « voir le secteur public importer en son sein des pratiques individualisantes, des pratiques de mise en concurrence, et éroder ainsi une motivation au travail bien réelle chez ses agents, alors que les entreprises privées se lancent au même moment à la conquête de postures au travail et de motivations calquées sur ce que semble brader le secteur public » ? (Travailler sans les autres ?, p. 127).

Au final, Danièle Linhart voit dans la modernisation à l’œuvre, dans les entreprises privées comme dans les services publics, la remise en cause de la dimension altruiste du travail, de sa contribution altruiste à la société. La conclusion est nette : « Le travail devient un lieu d’affrontement de tous contre tous, d’affirmation de soi aux dépens des autres, de réalisation de désirs égocentrés, à distance de l’expérience de contraintes partagées, nécessaire à l’existence d’une société. » (Travailler sans les autres ?, p. 211). Ainsi le suicide  au travail devient tragiquement, pour certains travailleurs, la seule manière de résoudre ces contradictions qui apparaissent dans un contexte d’où les collectifs ont disparu et qui repose sur et contribue à une individualisation croissante.

 

 

linhart_video_03Mobilisés par la lecture de ses derniers ouvrages, nous avons demandé à Danièle Linhart de pouvoir réaliser une interview vidéo, ce qu’elle a aimablement accepté. Nous l’avons rencontrée chez elle, à Paris, le 6 avril 2010. Lors de cet entretien, nous avons évoqué successivement deux de ses récents ouvrages : « Perte d’emploi, perte de soi », d’une part; « Travailler sans les autres ? » d’autre part. Les deux parties sont réunies dans le cadre du montage vidéo visible ci-dessous et divisé en huit chapitres transversaux.


Chapitre 1 : Un bon plan social peut «laisser le social en plan»

Mots clés : plan social, enquête sociologique, action et expertise syndicale, mobilisation, disqualification, communauté professionnelle

Chapitre 2 : Le mensonge, la déchirure et les managers

Mots clés :  mensonge, déchirure de la communauté, rationalité des managers, vote extrême, modalités de licenciement, méconnaissance et distance sociale

Chapitre 3 : Force et faiblesse des collectifs

Mots clés :  communauté professionnelle, diversité de logiques individuelles d’action, individualisation, collectifs de salariés, mondialisation, lutte des classes et dialogue social, réorganisation permanente

Chapitre 4 : Entreprise taylorisée et modernisation du travail

Mots clés : taylorisme, investissement subjectif, néo-management,  souffrance au travail, normes ISO

Chapitre 5 : Transformations du travail et du management

Mots clés :  individualisation, moralisation, chartes éthiques, précarisation,  stratégie industrielle et stratégie financière, paresse managériale, absence d’encadrement

Chapitre 6 : La fin d’un monde. Des mondes à reconstruire

Mots clés :  classe ouvrière et opinion publique, révolution langagière, radicalisation,  droit de regard de la société, cohésion sociale, suicide au travail

Chapitre 7 :  Valeurs professionnelles du privé et du public : un dangereux chassé-croisé

Mots clés :  professionnalisation et marchandisation, utilité marchande et utilité sociale, centralité du travail,  triptyque égalitaire, service public, logique managériale

Chapitre 8 :  Domination et émancipation : heurs et malheurs

Mots clés :  individualisation, précarité, opinion publique,  domination, mouvement social, suicide au travail